La recherche des liens et l'anticipation

Le sens des choses est loin de nous être toujours évident. Comprendre une situation nouvelle, apprendre une matière nouvelle, apprécier la portée d'un argument sont toutes des opérations qui demandent à ce que des informations soient mises en relation les unes avec les autres, d'une part, et mises en relation avec les connaissances déjà acquises et la réalité, d'autre part. Apprendre, résoudre un problème, c’est un peu comme reconstituer un casse-tête. Plus il est compliqué, plus il faut procéder méthodiquement. Un problème de compréhension est comme une énigme à résoudre avec, pour la résoudre, un certain nombre d'indices de départ: des données, des informations. La résolution de l'énigme dépendra de notre engagement personnel dans la recherche du sens et de notre perspicacité (observation des données, questionnement, recherche des liens, hypothèses, vérifications). Elle est affaire d'attitudes psychologiques et de stratégies de résolution de problème.

Une perception exacte des liens existant entre les divers aspects d'une situation, entre les diverses données d'un problème, entre les diverses idées d'un texte, nous permet, non seulement de comprendre ce qui est, mais aussi d'anticiper avec justesse ce qui s'en vient. Considérant le rôle fondamental de l'anticipation pour la conduite de nos vies, individuellement et collectivement, l'habitude d'établir avec soin les relations complexes qui forment la trame invisible de notre environnement physique, social et culturel est un atout majeur de l'adaptation et de la réussite.

Alors que nous avons appris à nous débrouiller dans notre quotidien avec des situations relativement familières et répétitives, les études et la vie professionnelle présentent régulièrement de nouveaux défis, sous forme de problèmes complexes à résoudre et d’apprentissages difficiles à réaliser. Si l’observation méthodique des données est un préalable indispensable, elle n’est cependant pas suffisante pour assurer une compréhension parfaite de ces situations nouvelles. La recherche et la perception des liens existants, visibles et virtuels, et des liens potentiels, ainsi que la détection des éléments d’information manquants sont une condition indispensable à une interprétation approximativement correcte.

 

INTERPRÉTER

Interpréter consiste à dégager un sens d’un ensemble d’informations disparates. Ce que nous faisons de manière très naturelle. Nous interprétons comme nous respirons, c’est-à-dire sans arrêt et de façon quasi automatique. Et, comme la qualité de la respiration l’est pour la santé du corps, la qualité de l’interprétation est vitale pour la santé de l’esprit. Une interprétation correcte est fondamentale pour la production de réponses adaptées. Les erreurs d’interprétation peuvent par contre être à l’origine de déboires importants.

Interpréter comporte toujours une certaine dose d’incertitude. Cette opération mentale implique en effet des inférences logiques (je cherche à expliquer ce qui se passe et à en prévoir les conséquences par des raisonnements), et le recours à des expériences antérieures ou à des croyances (inférences pragmatiques). Donc autant de sources d’erreurs possibles: erreurs de raisonnement, connaissances insuffisantes, croyances fausses. Si l’on ajoute à ces sources d’erreurs l’observation incomplète et imprécise des données de départ, et la non perception des liens existants ou potentiels entre ces données, on comprendra facilement les difficultés d’apprentissage et de résolution de problème dans des domaines complexes.

 

LES ERREURS D’INTERPRÉTATION

Quand nous ne comprenons pas quelque chose, au moins nous avons conscience de notre incompréhension et nous pouvons en conséquence chercher à rétablir cette compréhension. Si par exemple, au cours d'une lecture nous perdons le sens de ce que nous lisons, nous allons utiliser quelques stratégies pour rétablir cette compréhension: lire plus avant en espérant que la suite de la lecture nous éclairera, revenir en arrière, chercher le sens précis d'un concept ou d'une phrase, revenir sur un passage ambigu, demander de l'aide, etc.

C'est plutôt quand nous croyons comprendre quelque chose que nous comprenons en réalité de travers, que les choses se corsent. Nous avons une tendance quasi naturelle à sauter aux conclusions. Souvent trop vite. Souvent à notre détriment. Juger sur les apparences, adopter la première explication plausible, se limiter à un seul aspect de la situation, exagérer certaines parties au détriment des autres, attribuer une relation de cause à effet à ce qui relève de la coïncidence sont quelques unes des erreurs d'interprétation les plus courantes. Elles sont à l'origine de sérieuses distorsions perceptives, des quiproquos et des mésententes.

C'est pour cela qu'il est bon de se méfier des interprétations spontanées, de se défier des apparences, de rester vigilant, de garder l'esprit critique et de prendre le recul nécessaire. Nous sommes particulièrement vulnérables aux distorsions perceptives dans les situations où nous sommes fortement impliqués au plan émotif. Il ne nous faut jamais perdre de vue que notre perception est susceptible d'être biaisée par des croyances, des préjugés, des valeurs, des attentes, des souvenirs ou des motifs personnels. Ces différents facteurs, plus souvent inconscients que conscients, influencent incognito notre interprétation immédiate des situations et des personnes.

L’INTERPRÉTATION ET L’OBSERVATION MÉTHODIQUE DES DONNÉES

Comme nous l’avons vu plus haut, tout raisonnement logique s’appuie sur une base d’informations. Si cette base est branlante, tous les raisonnements qui sont construits dessus sont menacés d’écroulement. L’exploitation méthodique des informations, complète, précise, sélective, structurée, située dans le temps et dans l’espace est une condition incontournable. La compréhension de texte, par exemple, dépend d’abord et avant tout d’une lecture précise et complète de ce qui est écrit, de la perception des différents ensembles et sous-ensembles qui le compose et de leur fonction respective, de la comparaison éventuelle de certaines de ces parties entre elles, avec d’autres textes ou avec la réalité concrète du lecteur. Le sens se dégagera de la mise en relation de ces différentes données.

 

         Les avantages de chercher les liens significatifs entre les informations et d’interpréter avec prudence

 

Faciliter la compréhension de la situation

Donner du sens à ce qui peut paraître ne pas en avoir au premier abord

Faciliter la recherche d'une solution au problème posé

Anticiper avec plus de justesse la suite des choses

Éviter les erreurs d’interprétation et de compréhension

 

 

LES PRINCIPALES ERREURS D'INTERPRÉTATION

Classification basée sur le travail de philosophes et de psychologues comme Irving Copi (1978), Amos Tversky et Daniel Kahneman (1974), Ellen Langer (1978), Aaron Beck (1976), Butler (1981). Adapté de Sternberg, RJ.  Intelligence applied; understanding and increasing your intellectual skills, HBJ, New-York, 1986.

 

Généralisations hâtives

Quand nous attribuons à une partie d'un ensemble une caractéristique de l'ensemble («Les parisiens sont plutôt désagréables. Il vient de Paris donc il doit être désagréable.»)

Quand nous généralisons trop vite à un ensemble de choses, de personnes ou d'événements les caractéristiques observées sur des cas particuliers ou exceptionnels (Un anglais débarque à Calais pour la première fois et, voyant une jeune femme rousse, en conclut que les françaises sont rousses.)

Extension abusive des caractéristiques des parties à l'ensemble: le tout est autre chose que la simple addition de ses parties (La valeur d'une équipe n'est pas la simple addition de la valeur individuelle de chacun des joueurs.)

 

Inférences arbitraires

Adoption de la première explication disponible. 

Arriver à une conclusion sans que tous les faits impliqués n'aient été examinés.

Effet tunnel: attention limitée à une partie de la situation seulement.

 

Attributions causales erronées

Attribution d'une relation causale à ce qui relève de la coïncidence ou de la succession temporelle des événements.

Attribution à l'habileté de ce qui relève de la chance

Personnalisation: s’attribuer la responsabilité d'événements pour lesquels notre responsabilité n'est que partielle ou totalement absente.

 

Dichotomies invalides

Limitation erronée ou réduction abusive des alternatives possibles. «C'est oui ou non, c'est blanc ou c'est noir!». Aucune considération n'est accordée au continuum, aux degrés, aux positions intermédiaires.

 

Exagérations et minimisations

Exagérations des erreurs ou des caractéristiques négatives, minimisations des accomplissements ou des caractéristiques positives.

Effet de loupe: accorder à une partie de la situation une importance disproportionnée relativement à l'ensemble.